"La société ouverte et ses démons" par Zygmunt Bauman

Publié le par benedicte

"La société ouverte et ses démons" par Zygmunt Bauman

Professeur émérite de sociologie Université de Leeds et de Varsovie

Séminaire de philosophie du droit 2004-2005 - lundi 06 juin 2005
Terrorisme, contre-terrorisme : le traité de guerre perpétuelle ?
Institut des Hautes Etudes sur la Justice - 8 rue Chanoinesse 75004 Paris

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Je mets le texte en entier ci-dessous, son téléchargement étant public. C'est son articulation autour de la peur qui le rend particulièrement intéressant sur le plan de la réflexion globale, parce que tant que nous ne comprendrons pas quelles sont les peurs réelles et inconscientes qui sont alimentées et exacerbées par notre société nous continuerons à nous enfoncer dans une dérive de plus plus en paranoïaque... qui est une voie sans issue, où du moins dont l'issue sera fatale.

Les démons de cette société ouverte, sont les démons de l'humanité, démons qu'elle a engendré sous de multiples formes pour tenter d'exorciser la peur enfouie dans son inconscient. C'est de ne pas affronter cette peur, qu'il semble que nous soyons la seule espèce à porter, et de chercher à la conjurer, la justifier ou l'oublier, qui nous amène à détruire ce monde et nous entretuer depuis la nuit des temps.


 

La sagesse des Anciens affirme : Si vis pacem. Para iustitiam. Contrairement au savoir, la sagesse ne vieillit pas. L’absence de justice barre la route à la paix - aujourd’hui tout comme il y a deux mille ans. Ceci n’a pas changé. Ce qui a changé est que la justice à notre époque, et contrairement aux époques anciennes, a acquis une dimension planétaire, mesurée et évaluée à l’échelle de la planète.

Sur une planète quadrillée par les « autoroutes de l’information » plus rien n’est « au dehors » sur le plan intellectuel, rien ne demeure « au dehors » de la conscience. Des images électroniques présentent la misère humaine éprouvée dans des lieux les plus lointains de façon aussi frappante, bouleversante et humiliante que ne l’est la détresse des êtres que nous côtoyons dans nos promenades quotidiennes dans les rues de la ville.

En second lieu, sur une planète où les capitaux et les biens circulent sans entraves, ce qui se passe à tel endroit, peut avoir une incidence sur la façon dont on vit partout. Plus rien n’est « au dehors » sur le plan matériel et alors le bien-être qui règne à tel endroit ne peut être innocent de la misère qui sévit ailleurs.

Comme l’a récemment signalé Jacques Attali dans La Voie Humaine, vingt-deux pays seulement – représentant à peine 14% de la population mondiale – contrôlent aujourd’hui la moitié du commerce international et de plus de la moitié des investissements mondiaux, alors que les quarante-neuf pays les plus pauvres, où vit 11% de la population mondiale se partagent la moitié d’un pour cent du produit mondial seulement – somme à peu près équivalente aux revenus conjoints des trois hommes les plus riches de la planète. La moitié de l’humanité survivre avec moins de deux dollars par jour (cet à dire beaucoup moins qu’une vache née dans l’Union Européen), et la moitié ne bénéficie d’aucune protection sociale. Et il n’y a pas de brise-lames en vue capable d’endiguer la marée de la polarisation des revenus à l’échelle mondiale. Dans la formule succincte de Milan Kundera « l’unité de l’humanité » entraînée par la mondialisation signifie que « nous n’avons plus de refuge ».1

La mondialisation a accompli son oeuvre, et toutes les sociétés sont maintenant pleinement et véritablement ouvertes, au niveaux matériel et intellectuel, de telle sorte que l’insulte de l’injustice s’ajoute à tout dommage résultant de privations ou d’indifférence: le sentiment d’un préjudice subi, d’un tort à réparer, mais avant tout le mal à venger...

« L’ouverture » de la société ouverte a acquis de nos jours une nouvelle acception, inimaginée par Karl Popper. Désormais elle n’est plus un produit précieux mais fragile d’une affirmation de soi courageuse quoique stressante, mais est devenue plutôt un destin irrésistible ; un effet secondaire de la « mondialisation négative » - c’est-à-dire une mondialisation qui détruit les limites endiguantes le mouvement libre du commerce et du capital, de la surveillance et du renseignement, de la coercition et des armes, du crime et du terrorisme qui dorénavant font fi de la souveraineté territoriale et ne respectent les frontières d’aucun état. Si le concept d’une « société ouverte » désignait autrefois l’autodétermination d’une société libre fière de son ouverture, celui-ci évoque généralement aujourd’hui plutôt l’expérience terrifiante d’une population hétéronome et vulnérable submergée par des forces qu’elle ne contrôle ni ne comprend pleinement, consternée par son incapacité à se défendre et obsédée par la sécurité de ses frontières et des individus qu’elles embrassent. Sur une planète mondialisée, la sécurité ne peut être assurée au niveau d’un état ou d’un groupe d’états : ni par leurs propres moyens ni indépendamment du reste du monde.

La justice, condition préalable d’une paix durable, ne peut l’être non plus. « L’ouverture » pervertie des sociétés mise en oeuvre par la mondialisation négative est elle-même la cause première de l’injustice et partant, indirectement, du conflit et de la violence. Comme le dit Arundhati Roy2 « pendant que l’élite poursuit son voyage vers une destination imaginaire, quelque part au sommet du monde, les pauvres sont pris dans la spirale du crime et du chaos ». C’est l’action des Etats-Unis et de ses divers satellites, tels que la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International et l’ Organisation du Commerce International qui « a engendré des excroissances subsidiaires, des sous-produits dangereux tels que le nationalisme, le fanatisme religieux, le fascisme et, bien sûr, le terrorisme, qui marchent la main dans la main avec le projet de mondialisation libérale ». « Le marché sans entraves » est une recette pour l’injustice, et en fin de compte pour le nouveau désordre mondial dans lequel (contrairement à Clausewitz) c’est la politique qui devient un prolongement de la guerre par d’autres moyens. Le non-respect de la loi et la violence armée à l’échelle mondiale se nourrissent l’un de l’autre, se renforcent et se consolident mutuellement, conformément à la mise en garde d’un autre dicton de la sagesse ancienne – inter arma silent leges. Avant d’envoyer les troupes en Iraq, Donald Rumsfeld déclarait que « la guerre sera gagnée lorsque les Américains se sentiront à nouveau en sécurité ».3 Mais avec l’envoi de troupes en Iraq le sentiment d’insécurité a atteint de nouveaux sommets. Et, comme il fallait s’y attendre, le sentiment de sécurité n’a pas été la seule victime collatérale de l’expédition guerrière. Les libertés individuelles et la démocratie n’ont pas tardé à partager son sort. Pour citer la mise en garde prophétique d’Alexander Hamilton.4

Les ravages provoqués par la guerre en termes de vies humaines et de biens matériels, l’effort et l’angoisse permanents que comporte une situation de danger constant, forcera les nations les plus attachées aux libertés, à recourir des institutions tendant à détruire leur droits civils et politiques afin de retrouver le repos et la sécurité.

Cette prophétie est en passe de se réaliser.
Une fois infligée à l’humanité, la peur acquiert sa propre dynamique et logique de développement. Pour citer David L. Altheide :
5

Le plus grave, ce n’est pas la peur du danger mais plutôt ce à quoi cette peur peut mener, ce qu’elle peut devenir... La vie en société se transforme quand les gens habitent derrière des murs, engagent des gardes, conduisent des voitures blindées... portent des gourdins et des pistolets, et prennent des cours d’arts martiaux. Le problème est que ces activités réaffirment et contribuent à générer un climat de désordre que nos actions perpétuent.

La peur nous pousse à prendre des mesures défensives, qui à leur tour la rendent immédiate et tangible. Ce sont nos réactions qui nous amènent à transformer ces sombres prémonitions en une réalité quotidienne. La peur est désormais en nous et pénètre à saturation nos routines quotidiennes ; elle n’a guère besoin d’autre stimulant extérieur. Parmi les mécanismes en concurrence pour atteindre le modèle rêvé du perpetuum mobile, l’autoreproduction de la peur et des mesures inspirées par la peur pourrait remporter la palme.

Certes, ceci est une illusion – tout comme ce fut le cas pour de nombreux autres mécanismes prétendant réaliser le miracle de l’autosuffisance énergétique. Les révolutions du cycle de la peur et des mesures inspirées par la peur ne parviendraient pas à constamment gagner de la vitesse si ce cycle ne puisait son énergie dans des secousses existentielles. La présence de tels chocs n’est guère nouvelle ; les secousses existentielles ont accompagné l’humanité tout au long de son histoire, puisque aucun des cadres sociaux ne mettait totalement à l’abri des « coups du destin » - désignés pour reconnaître notre impuissance à les prévoir, encore moins à les prévenir ou à les juguler. « Le destin » frappait sans prévenir et était aveugle à ce que ses victimes feraient ou ne feraient pas pour échapper à ses coups. « Le destin » a toujours représenté l’ignorance et l’impuissance humaines, et devait son effrayante capacité à inspirer la terreur à la faiblesse même de ses victimes.

Le seul caractère distinctif de la version moderne de la peur est peut-être la rupture du lien entre les mesures inspirées par la peur et les secousses existentielles qui donnent naissance à la peur qui les inspirait ; le déplacement de la peur, des failles et fissures de la condition humaine où « le destin » germe et éclos, vers des domaines de l’existence qui, pour une large part, n’ont rien à voir avec la véritable source de l’angoisse. Quels que soient les efforts investis dans ces domaines, ils seront impuissants à en neutraliser ou bloquer la source, et par conséquent s’avèreront incapables d’apaiser cette angoisse, tout aussi fervents et ingénieux qu’ils soient. C’est pourquoi le cercle vicieux de la peur et des mesures inspirées par la peur se perpétue, sans rien perdre de sa vigueur – et cependant sans approcher de plus près son objectif apparent.

Le cycle en question a été déplacé du domaine de la sécurité (c’est-à-dire de la confiance en soi et de la certitude, ou de leur absence) à celui de la sécurité personnelle (c’est-à-dire dans le sens du sentiment d’être à l’abri de, ou exposé à des menaces contre le moi corporel et ses prolongements). Le premier domaine, progressivement dépouillé de ses protections institutionnelles garanties par l’état, a été livré aux aléas du marché et transformé en un terrain de jeux pour les forces mondiales qui échappent au contrôle politique et également de cette manière, au pouvoir des intéressés de pouvoir réagir de façon adéquate, encore moins de résister de façon efficace. Les systèmes d’assurance contre les malheurs individuels garantis par la collectivité, radicalement réduites, ne suffisent plus pour maintenir la confiance en la sécurité personnelle, et ne suscitent plus l’espoir, encore moins la certitude, qu’ils survivront aux programmes de réduction futurs. Alors que les défenses fournies par l’état contre les secousses existentielles sont progressivement démantelées, il revient aux individus de rechercher, découvrir et mettre en œuvre des solutions individuelles aux problèmes issus de la société, et de faire tout cela par des mesures individuelles, isolées, avec des outils et des ressources de toute évidence inadéquats pour cette tâche. Les messages lancés par les sièges du pouvoir politique qui proposent une plus grande flexibilité comme le seul remède à un manque de sécurité ne fournissent que peu d’espoir d’une sécurité existentielle dans un monde toujours plus incertain et imprévisible.

Le fait que l’état batte en retraite d’un rôle sur lequel depuis la plus grande partie du siècle dernier il a fondé sa légitimité ouvre à nouveau le débat sur la légitimité. Un nouveau consensus citoyen (« le patriotisme constitutionnel », pour employer l’expression de Jürgen Habermas) ne peut être construit, comme il le fut il y a peu, sur des garanties de protection contre les aléas du marché qui bouleversent l’intégrité des statuts sociaux et minent les droits à l’estime sociale et à la dignité personnelle.

En de telles circonstances, il devient nécessaire et urgent de trouver une alternative sur laquelle fonder la légitimité de l’état et prôner les bienfaits d’une adhésion loyale des citoyens. On la recherche aujourd’hui dans la protection contre les menaces qui pèsent contre la sécurité corporelle. Le spectre de la dégradation sociale contre lequel l’état providence avait promis de protéger ses citoyens est en passe d’être remplacé par la menace posée, comme le dit Loïc Wacquant6, par ‘les récidivistes, les mendiants agressives, les réfugiés en errance, immigrés à expulser, prostituées de trottoir et autres détritus sociaux qiu jonchent la rue des métropoles au grand dam des « honnêtes gens »’ ou mieux encore par tous ces dangers à la fois représentés par la figure d’un immigré illégal – contre lesquels l’état sécuritaire promet de défendre ses sujets. Ou, comme l’a trouvé Antoine Garapon7, excès de vitesse, tabagisme, et délinquance sexuelle...

En octobre 2002, la chaîne de télévision BBC2, diffusait une série de documentaires intitulée « Le pouvoir des cauchemars : la montée de la politique de la peur ».8 Adam Curtiz, auteur et réalisateur de la série, et reconnu comme le meilleur des créateurs d’émissions télévision sérieux en Grande Bretagne, faisait remarquer que bien que le terrorisme mondial représente un danger incontestable sans cesse présent au sein du « no man’s land » de la jungle mondiale, une bonne partie de la menace qu’il pose selon les estimations officielles, « est une chimère exagérée et déformée par les hommes politiques. C’est une sombre illusion qui s’est répandue à travers le monde sans être contestée parmi les gouvernements, les services de sécurité, et les médias internationaux ». Les raisons pour lesquelles cette illusion a connu une trajectoire aussi rapide et spectaculaire ne seront guère difficiles à déceler : « A une époque où toutes les grandes idées ont perdu leur crédibilité, la crainte d’un ennemi chimérique est tout ce qui reste aux hommes politiques pour assurer leur pouvoir ».

De nombreux indices du passage imminent d’une légitimation du pouvoir de l’état vers un état sécuritaire étaient décelables bien avant le 11 septembre – même si les individus avaient besoin du choc des images de la chute des tours de Manhattan reproduites au ralenti pendant des mois sur des millions d’écrans de télévision pour que les faits soient pleinement compris et absorbés, et pour que les hommes politiques redirigent les angoisses existentielles populaires vers la nouvelle formule politique. Ce ne fut pas une simple coïncidence que (selon Hugues Lagrange9) « les paniques sécuritaires » les plus spectaculaires et les cris d’alarme les plus stridents s’élevant contre la montée de la criminalité, manifestées par une augmentation rapide de la population carcérale (« substitution d’un état carcéral à un état social ») aient eu lieu depuis le milieu des années soixante dans les pays dont les services d’assurance sociale sont les moins développés (tels que l’Espagne, le Portugal ou la Grèce) ainsi que dans ceux où les prestations sociales étaient en forte diminution (tels que les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne). Aucune étude menée avant l’an 2000 n’a démontré de corrélation entre la sévérité de la politique pénale et le volume des infractions criminelles, quoique la plupart des études aient découvert une forte corrélation négative entre « la poussée carcérale », « la proportion des prestations sociales qui est indépendante du marché » et « la part de ces prestations dans le PIB ». L’accent placé récemment sur le crime et sur les dangers menaçant la sécurité corporelle des individus et leur propriété est étroitement lié au « sentiment de la précarité » qui marche de pair avec la dérégulation économique et le remplacement de la solidarité sociale par le nouvel individualisme.

Adam Curtis observait : « Il n’y a pas d’effrayants monstres nouveaux. Il s’agit de percer l’abcès de la peur ». La peur est là, saturant l’existence humaine quotidienne alors que la dérégulation atteint le plus profond de ses fondements et que les bastions défensifs de la société civile s’écroulent. La peur est là – et plusieurs des hommes politiques trouvent difficile de résister à la tentation d’exploiter ce ressource constamment renouvelée et apparemment inépuisable pour remplir leur capital politique affaibli.

Bien avant le 11 septembre, la capitulation devant cette tentation et l’exploitation de ses redoutables bienfaits avaient déjà été essayées et mises à l’épreuve. Dans une étude au titre dramatique mais vrai « The Terrorist, friend of the Power »10 (Le Terroriste, ami du pouvoir), Victor Grotowicz analysait la façon dont le gouvernement de la République Fédérale Allemande avait exploité les attentats terroristes perpétrés par la Faction de L’Armée Rouge. Il découvrit qu’alors qu’en 1976 7% seulement des citoyens allemands considéraient que la sécurité personnelle était un problème politique majeur, deux ans plus tard la vaste majorité des Allemands la considéraient comme plus importante que la lutte contre le chômage et l’inflation. Durant ces deux années le pays visionnait sur ses écrans de télévision les exploits éminemment photogéniques des forces de police et des membres des services secrets toujours plus nombreux et assistait à la surenchère des hommes politiques promettant de mettre en oeuvre des mesures de plus en plus fermes dans la lutte acharnée contre le terrorisme. L’esprit libéral qui marquait la constitution allemande au départ avait été subrepticement remplacée par un autoritarisme étatique auparavant déploré. Helmut Schmidt remerciait publiquement les légistes pour s’être abstenus de soumettre les nouvelles résolutions du Bundestag à un débat sur leur conformité avec la loi constitutionnelle, la nouvelle législation faisait surtout le jeu des terroristes en accroissant leur visibilité, et donc indirectement, leur stature, bien au-delà de ce qu’ils auraient vraisemblablement pu atteindre par leurs seuls efforts. Les études des chercheurs sont unanimes à conclure que la réaction violente des forces de l’ordre a contribué de façon importante à accroître la popularité des terroristes. L’on ne pourrait que soupçonner que la fonction manifeste de ces énergiques nouvelles mesures d’ordre, présentées comme visant l’élimination du péril terroriste, ne jouait qu’un rôle de second plan par rapport à leur fonction cachée, qui était une tentative de déplacer l’autorité de l’état d’un domaine qu’il ne pouvait ni n’avait l’intention de contrôler efficacement, vers un autre domaine – où sa capacité et sa volonté d’agir pourrait être spectaculairement démontrée et lui permettre de recevoir les acclamations du public. Le résultat le plus évident de cette campagne contre le terrorisme fut le rapide accroissement de la peur se répandant à travers la société ; quant aux terroristes, la cible déclarée de cette campagne, ceci leur permettait d’approcher leur propre but – miner les valeurs sur lesquelles la démocratie repose – de bien plus près qu’ils n’auraient jamais pu l’espérer. La fragmentation du Faction d’Armée Rouge et sa disparition ne résulta pas des actions répressives de la police mais des transformations des conditions sociales, qui n’étaient plus favorables au Weltanschauung et aux pratiques des terroristes.

L’on pourrait en dire exactement autant de la lamentable histoire du terrorisme en Irlande du Nord, qui, de toute évidence, s’est perpétué et a gagné en vigueur grâce, en grande mesure, à la sévérité de la réaction militaire des Britanniques ; l’on pourrait attribuer sa fin plutôt au miracle économique irlandais et à un phénomène comparable à la fatigue du métal qu’à tout ce que l’armée britannique accomplit ou était capable d’accomplir. Et comme le montrent les expériences les plus récentes l’inefficacité endémique, voire la totale contre productivité des actions militaires contre les formes modernes de terrorisme se perpétuent (pour citer Michael Meacher11): « En dépit de ‘la guerre contre le terrorisme’, depuis deux ans… al-Quaida semble avoir remporté plus de succès que durant les deux années qui ont précédé le 11 septembre ». Adam Curtis, que nous citions plus haut, va plus loin encore, puisqu’il suggère qu’al-Quaida n’existait à peine en dehors d’une idée vague et diffuse prônant « la purification d’un monde corrompu au moyen de la violence religieuse », un produit né des actions des magistrats ; ce mouvement n’avait même pas de nom « avant le début de 2001, quand le gouvernement américain décida de poursuivre en justice Bin Laden in absentia et dût avoir recours à des textes de loi anti-Mafia qui nécessitaient de désigner nommément une organisation criminelle ».

Etant donné la nature du terrorisme contemporain, la notion même de « guerre contre le terrorisme » est pratiquement une contradictio in adjecto. Les armes modernes, conçues et développées à l’époque des invasions territoriales et des conquêtes, sont singulièrement inadaptées à la tâche de localiser, frapper et détruire les cibles extraterritoriales, éminemment mobiles et insaisissables, se déplaçant avec un minimum de bagages et disparaissant aussi rapidement et discrètement du lieu d’attaque qu’ils n’y sont arrivés. Etant donné la nature des armes modernes dont disposent les armées, les réponses à des actes de terrorisme de cette nature sont inévitablement gauches, maladroites, et manquent de précision et entraînant un plus grand nombre de « victimes collatérales », un plus grand volume de « dégâts collatéraux » et ainsi donc plus de terreur qu’il ne serait possible aux terroristes de provoquer. Ceci, il est vrai, fait partie intégrante du dessein des terroristes et constitue la principale source de leur force qui dépasse de loin le pouvoir de leur nombre et de leurs armes. Contrairement à leurs ennemis déclarés les terroristes n’ont aucun besoin de se sentir contraints par les moyens limités qu’ils ont à leur disposition. Lorsqu’ils élaborent leurs stratégies et tactiques, ils peuvent également ajouter à leurs ressources les réactions attendues, voire presque certaines de « l’ennemi » qui inévitablement grossira considérablement l’impact prévu de leurs propres atrocités. Si le but des terroristes est de répandre la terreur au sein de la population ennemie – l’armée et la police de l’ennemi veilleront certainement à ce que leur intention soit réalisée bien au-delà de ce que les terroristes eux-mêmes auraient en leur pouvoir de réaliser.

En effet, nous ne pouvons que répéter, à la suite de Meacher : le plus souvent, et sans aucun doute depuis le 11 septembre, nous semblons être en train « d’entrer dans le jeu de Bin Laden ». Comme le souligne à juste titre Meacher, ceci est une politique foncièrement mauvaise. J’ajouterai qu’elle est aussi d’autant moins pardonnable qu’elle n’est pas motivée par le désir d’éliminer le fléau du terrorisme mais parce qu’elle poursuit une logique assez différente de celle qu’une telle intention inspirerait. Meacher accuse les gouvernements qui sont à la tête de la « guerre contre le terrorisme » d’une :

réticence à examiner ce qui se cache derrière la haine : pourquoi des dizaines de jeunes gens sont prêts à donner leur vie dans l’explosion d’une bombe, pourquoi dix-neuf jeunes hommes instruits étaient prêts à se sacrifier et des milliers d’autres individus lors des détournements d’avion du 9/11, et pourquoi la résistance [en Iraq] se développe en dépit de la probabilité que les insurgés soient tués.

Au lieu de s’accorder un délai de réflexion, les gouvernements passent à l’action. Comme le soulignait Maurice Druon12, « le gouvernement américain, avant de déclencher la guerre en Iraq, n’y avait que quatre agents, qui, de surcroît, étaient des agents doubles ». Les Américains entrèrent en guerre persuadés « que l’armée des Etats-Unis serait accueillie en libératrice, avec bras ouverts et bouquets de fleurs ». Mais, pour citer encore Meacher, « la mort de plus de 10.000 civils, en plus de 20.000 blessés et un nombre plus élevé encore de victimes militaires Iraquiennes, est exacerbée, un an plus tard, par l’incapacité à fournir les services publics essentiels, … le chômage endémique et une attitude gratuitement autoritaire de la force armée américaine. »

Ce ne sont pas les coups qui feront céder les forces terroristes ; au contraire elles puisent et renouvellent leurs forces précisément dans la maladresse et les excès prodigues de leur adversaire. L’excès ne caractérise pas seulement les opérations explicitement anti-terroristes ; il est présent également dans les alertes et mises en garde adressées aux populations de la coalition anti-terroriste elles-mêmes. Comme le faisait remarquer Deborah Orr il y a un an13 « de nombreux vols d’avion sont interceptés, et cependant se révèlent n’avoir jamais réellement été menacés… Des tanks et des troupes ont été placés devant Heathrow, bien qu’en fin de compte ils aient été dispersés sans avoir rien trouvé ». Autre exemple : l’affaire de « l’usine de ricin », dont la découverte était annoncée au public avec grand tapage par le gouvernement de la Grande Bretagne en 2003, et « présentée comme ‘une preuve flagrante de la persistance de la menace terroriste’ quoiqu’au bout du compte l’établissement de recherche sur la guerre bactériologique de Porton Down n’ait pu prouver qu’aucune quantité de ricin ait jamais été présente dans l’appartement désigné comme une base terroriste importante’. Et enfin, « bien que 500 personnes (jusqu’au début de février 2004 – Z.B.) aient été détenues en vertu des nouvelles lois anti-terroristes, deux personnes seulement ont été inculpées ».

Or signale que devant le résultat de telles inanités l’hypothèse que de puissants intérêts commerciaux attisent la peur du terrorisme doit se voir accorder une certaine crédibilité. En effet, certains indices suggèrent que « la guerre contre le terrorisme » a considérablement accru, au lieu de la combattre, la prolifération à l’échelle mondiale des ventes d’armes légères (Amnesty International et Oxfam, coauteurs du rapport, estiment que les armes légères, « les véritables armes de destruction massive » sont responsables de la mort d’un demi million d’individus chaque année14). Les bénéfices que les fabricants et commerçants américains retirent de la vente « des gadgets et équipements d’auto défense » se nourrissent des angoisses populaires qui, à leur tour, sont accrues par l’omniprésence et la haute visibilité de tels gadgets et équipements. Il convient de répéter tout de même que, jusqu’à présent, la peur elle-même constitue le principal et le plus important produit de la guerre menée contre les terroristes accusés de répandre la peur.

Une autre conséquence de cette guerre se révèle dans les nouvelles entraves aux libertés individuelles – dont certaines n’avaient plus cours depuis l’époque de Magna Carta. Conor Gearty, titulaire de la chaire des Droits de l’Homme à la L.S.E. (London School of Economics)15, dresse une longue liste de textes limitant les libertés individuelles qui sont entrés en vigueur en Grande Bretagne sous la rubrique de « lois anti-terroristes », et tombe d’accord avec de nombreux autres commentateurs pour s’en inquiéter et suggérer qu’il n’est pas du tout certain que « nos droits civils existeront encore quand viendra le temps de les transmettre à nos enfants ». « Seuls les idéalistes libéraux » et autres sympathisants tout aussi crédules peuvent croire à tort que « le pouvoir législatif guidera la société » dans la défense des libertés civiles en « cette période de crise ».

Les révélations sur les sombres événements se déroulant au camp de Guantanamo ou dans la prison d’Abu-Ghraib non seulement loin du regard de visiteurs mais aussi de toute loi nationale ou internationale et de la lente et implacable descente vers l’inhumanité des hommes et des femmes désignés pour diriger ce non-respect des lois, ont été suffisamment largement évoqués dans la presse pour que nous n’ayons pas à les répéter ici. Ce à quoi nous pensons plus rarement cependant, est que les démons qui ont émergé dans ces endroits lointains ne pourraient être que des exemples particulièrement extrêmes, radicaux et effrontés, sauvages et imprudents, d’une lignée plus étendue de fantômes hantant les greniers et les caves de nos maisons – dans un monde où, pour citer à nouveau Attali, « l’individualisme triomphe. Plus personne, ou presque, ne croit que changer la vie des autres est important pour soi.» - dans un monde, en d’autres termes, dans lequel chaque individu est livré à lui-même alors que les autres individus sont les instruments de la promotion de chacun.

La vie en solitaire peut être heureuse et doit être active – mais elle est toujours empreinte de risque et de craintes. Dans un tel monde, il n’y a pas grand-chose sur quoi les individus peuvent fonder leurs espoir de salut et peuvent compter en cas d’échec : les liens entre les hommes sont lâches, mais ils sont aussi, pour cette raison, terriblement peu fiables, et la solidarité est aussi difficile à pratiquer que ses vertus morales sont difficiles à comprendre. Ce, comme le dit Antoine Garapon, le paradoxe de l’autonomie et de la fragilité : l’autonomie est celle d’une être fragile, vulnérable. Ce nouvel individualisme, ce relâchement des liens humains et l’affaiblissement de la solidarité ne sont que le revers de la médaille dont l’autre face porte l’effigie de la mondialisation. Dans sa forme purement négative, la mondialisation est un processus parasitaire, qui se nourrit de l’énergie soutirée au corps des états nations et de leurs citoyens. Pour citer à nouveau Attali, les nations organisées en états « perdent leur influence sur le cours général des choses et abandonnent dans la globalisation tout moyen d’orienter le destin du monde et de résister aux multiples formes que prend la terreur ». La société n’est plus protégée par l’état : elle est maintenant exposée à la rapacité de forces qu’elle ne contrôle pas et qu’elle n’espère plus ou ne souhaite plus reconquérir et juguler. C’est tout d’abord pour cette raison que les gouvernements qui luttent jour après jour pour survivre aux tempêtes actuelles, passent d’une série de mesures d’urgence à une autre, n’aspirant à rien d’autre que de rester au pouvoir après l’élection suivante mais autrement dépourvus d’ambitions ou de programmes de longue haleine, pour ne pas mentionner de vision pour une solution radicale aux problèmes récurrents de la nation. L’état nation « ouvert » et de plus en plus désarmé perd à la fois son pouvoir, qui se dissout dans l’espace mondial, et son flair politique qui se trouve désormais de plus en plus reléguée au domaine de la « politique au niveau individuel » et cédée à chacun de ses citoyens et citoyennes. Tout ce qui peut rester entre les mains de l’état de son pouvoir ne lui permet guère autre chose que d’être un état sécuritaire. Le ordre nouvel se fond ‘sur le souci partagé de sécurité’ (Antoine Garapon).

Du fait que la société a été forcée à s’ouvrir par la pression des forces de la mondialisation, de plus en plus, le pouvoir et la politique lui échappent dans des directions opposées. La réconciliation du pouvoir et de la politique est le problème et la tâche colossale qui, en toute probabilité, s’imposeront à ce siècle comme le défi suprême.

Le rapprochement des partenaires séparés dans le giron de l’état nation constitue probablement la réponse à ce défi la moins prometteuse des réponses possibles. Au niveau d’une planète négativement mondialisée, tous les problèmes les plus fondamentaux – les méta problèmes qui conditionnent la possibilité d’aborder tous les autres – sont globaux, et étant globaux ils n’admettent aucune solution locale. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de solutions locales à des problèmes dont les origines et les dynamiques sont globales. Pour reprendre l’observation si poignante de Benjamin R. Barber16 « aucun enfant américain ne peut se sentir en sécurité dans son lit si à Karachi ou Bagdad les enfants ne partagent pas ce même sentiment dans le leur. Les Européens ne pourront se vanter bien longtemps de leurs libertés si les habitants d’autres parties du monde restent démunis et humiliés ». La démocratie et la liberté ne peuvent plus être assurées dans un pays ou même dans un groupe de pays , parce que leur défense dans un monde rempli d’injustice et peuplé de millions d’êtres humains privés de dignité humaine corromprait inévitablement les valeurs mêmes qu’elles sont censées défendre. L’avenir de la démocratie et de la liberté sera assuré à l’échelle de la planète – ou ne le sera pas du tout.

La peur est le plus sinistre des démons qui se niche dans les sociétés ouvertes de notre époque. Ce sont l’insécurité du présent et l’incertitude vis-à-vis de l’avenir qui font éclore et se propager nos peurs les plus angoissantes et les plus insupportables. Cette insécurité et cette incertitude, à leur tour, naissent du sentiment d’impuissance : nous semblons avoir perdu le contrôle, que ce soit individuellement, à plusieurs, ou collectivement – et pis encore nous n’avons pas les outils qui permettraient à la politique de retrouver et de reprendre la maîtrise des forces qui façonnent notre condition et définissent nos possibilités et les limites de notre liberté de choix : une maîtrise qui aujourd’hui nous échappe ou nous a été soutirée. Le démon de la peur ne pourra être exorcisé tant que nous n’aurons pas trouvé (ou plus précisément construit) de tels outils.




  • 1 Milan Kundera, L’Art du roman. Paris, 1986
  • 2 Arundhati Roy, ‘L’empire n’est pas invulnérable’. Manière de voir, no 75, Juin-Juillet 2004, pp. 63-6.
  • 3 Cité dans Matthew J. Morgan, « The Garrison State Revisited : Civil-military Implications of Terrorism and Security ». Contemporary Politics, 10/1, mars 2004, pp. 5-19.
  • 4 Alexander Hamilton, « The Consequences of Hostilities between States ». Federalist Papers, New York 2002.
  • 5 David L. Altheide, « Mass Media, Crime, and the Discourse of Fear ». The Hedgehog Review, 5/3, automne 2003, pp. 9-25.
  • 6 Loïc Waquant, Punit les pauvres: Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Agone 2004, p.12.
  • 7 Antoine Garapon et Denis Salas, La justice et le mal, Odile Jacob 1997.
  • 8 Comp. Andy Beckett, “The Making of the Terror Myth”,.The Guardian, 15 octobre 2004, G2 pp.2-3.
  • 9 Voir Hugues Lagrange, Demandes de sécurité. Seuil 2003.
  • 10 Voir Victor Grotowicz, Terrorism in Western Europe: In the Name of the Nation and the Good Cause, Varsovie, PWN 200.
  • 11 Michael Meacher, « Playing Bin Laden’s Game ». The Guardian, 11 mai 2004, p. 21.
  • 12 Voir Maurice Druon, « Les stratèges aveugles ». Le Figaro, 18 novembre 2004, p. 13.
  • 13 Voir Deborah Orr, “A relentless diet of false alarms and terror hype”. The Independent. 3 janvier 2004, p.33.
  • 14 Voir “War on terror fuels small arms trade”,.The Guardian, 10 octobre 2003, p.19.
  • 15 Voir Conor Gearty, « Cry Freedom », The Guardian, G2, 3 décembre 2004, p. 9.
  • 16 Voir Benjamin R. Barber s’entretenant avec Artur Domoslawski, Gazeta Wyborcza, 24-26 décembre 2004, pp.19-20.

Publié dans Réflexions

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