60 ème anniversaire de la Naqba : Histoires de Sièges et de Zatar

Publié le par benedicte

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Histoires de Sièges et de Zatar
Envoyé par : Sarah Ravioli le lundi 26. Mai 2008 

Histoires de sièges et de zatar Palestine
Times, mai 2008 (Par Samah Jabr)

Mon expérience à la clinique psychiatrique de Ramallah où je vois une nombreuse population rurale m’a beaucoup appris sur les mythes locaux concernant nos plantes et herbes aromatiques.

La plupart des Palestiniens sont des agriculteurs et veulent simplement vivre de leur terre, mais ils en sont privés à cause des pratiques israéliennes et de législations discriminatoires qui leur confisquent leur terre, étendent les colonies, autorisent la construction d’un mur, la violence et l’intimidation de la part d’un Etat et des colons.

Entre autres choses, les Palestiniens sont très gourmets. Nous avons plusieurs mythes qui nous inspirent et qui accordent un super pouvoir de guérison à des plantes et des herbes sauvages de Palestine. Au début de ma carrière, j’ai appris à ne pas montrer mon scepticisme à propos de ce pouvoir de guérison des herbes naturelles car il n’y a aucune preuve scientifique étayant ces convictions locales ; j’ai préféré cacher mon souci d’objectivité derrière une certaine circonspection en présence des mamies et des personnes passionnées par les qualités curatives de nos herbes. Beaucoup intègre cette qualité super puissante de nos herbes dans leur système de croyance ; les herbes ont un sens symbolique pour la nation ; elles représentent le folklore de la nation palestinienne, elle sont souvent citées dans nos chants et poèmes et illustrées dans nos proverbes.

Les aliments à base de plantes évoquent aussi des souvenirs chargés d’émotions. Des odeurs caractéristiques associées à certains évènements font revenir en mémoire ces évènements et ces émotions à chaque fois qu’on rencontre ces parfums. Le rôle de l’alimentation dans la vie humaine prend plus d’importance dans le contexte d’un conflit ethno-politique, spécialement face à génocide national.

 Le zatar est la plus populaire des plantes palestiniennes. Zatar est le nom arabe du thym, origanum majorana ; on s’en sert à la fois comme herbe médicinale et comme condiment : dans un mélange de thym, de sumac et de graines de sésame grillées. Il pousse dans les pays du Bassin méditerranéen sur les collines et montagnes exposées à une chaleur douce du soleil et est fort en goût et en arôme. Mélangé à d’autres sels pimentés, Le zatar est utilisé comme aliment de base dans les recettes du Moyen-orient depuis l’époque médiévale jusqu’à nos jours. On l’emploie comme assaisonnement de viandes et de légumes et, en Palestine, il est consommé habituellement avec de l’huile d’olive et du fromage. On croit qu’il guérit beaucoup de maladies et renforce le système immunitaire des humains et, par-dessus tout, qu’il contribue à accélérer la récupération de l’information mémorisée et accroît la facilité d’assimilation.

Si on trouve habituellement le zatar sur les marchés moyen-orientaux en Occident, les Palestiniens de la diaspora se languissent d’avoir leur part de plantes cueillies au printemps sur les collines de Palestine, et une mère, ou une grand-mère, va devoir travailler au séchage des feuilles de zatar puis les broyer et les mélanger avec du sumac et d’autres épices, avec des graines de sésame grillées. Le mélange est finalement enveloppé et envoyé, avec une bouteille d’huile d’olive - le tout emballé dans beaucoup d’amour -, à des amis et parents afin qu’ils profitent de quelques générosités d’une patrie.

Beaucoup de Palestiniens croient que ce mélange épicé particulier rend l’esprit alerte et développe la mémoire. Je pense que l’origine de cette conviction vient de facteurs économiques : le zatar est relativement bon marché et accessible à chaque foyer ; on incite les enfants à manger du zatar avant qu’ils aillent à l’école, on leur dit que cela les rends plus intelligents, c’est aussi pour les dissuader de demander une nourriture plus coûteuse et pour les inciter à faire ce que l’on attend d’eux et qu’ils se tiennent bien à l’école !

Les goûts, les odeurs, les plantes et les aliments sont les ancres des souvenirs, évoquant un ensemble bien plus vaste ; pour beaucoup de Palestiniens, les plantes signifient leurs foyers, leurs villages et leurs régions d’origine. Le lien qui unit le peuple palestinien à sa terre est sans pareil. Son lien avec les herbes sauvages est attribué à la nostalgie et à ce grand désir mélancolique qui nous étreint quand nous pensons à une maison, à une personne, à une époque qui ne sont plus, à des amis et voisins que nous avions et que nous avons perdus, à des amours qui ont été et s’en sont allées. Nous avons besoin d’odeurs et de goûts pour donner une forme à notre vie insipide, pour partir en divers voyages, remonter la voie de nos souvenirs jusqu’à un passé meilleur.

Les familles palestiniennes cueillent du zatar sauvage depuis des centaines d’années, elles ont appris de leurs ancêtres comment en prendre soin en pensant aux récoltes des années futures. Mais Israël a classé la plante comme espèce protégée en voie d’extinction à cause de cueillettes intensives, en 1977. Ainsi, en vertu de la législation israélienne, les contrevenants risquent des amendes allant jusqu’à 4 000 dollars ou six mois de prison pour avoir cueilli ce qu’il fallait de zatar pour les besoins de la consommation hebdomadaire d’une famille palestinienne ordinaire.

Certaines sociétés israéliennes l’ont « domestiqué », elles ont produit des plantes pour les commercialiser et elles voudraient que les Palestiniens les leur achètent, qu’ils achètent du zatar cultivé, prêt à la consommation, au lieu d’aller cueillir eux-mêmes les feuilles et de préparer les mélanges à la maison !

« Nous mangerons du zatar et des herbes mais nous refusons de trahir et de nous laisser humilier » a déclaré le Premier ministre palestinien, Ismail Haniyyeh, quand la communauté internationale et Israël ont annoncé leur boycott et la réduction des aides financières internationales, après les élections palestiniennes de janvier 2006.

Israël a transformé la bande de Gaza en un camp de concentration et a déclanché une guerre avec une politique et une législation qui retirent, petit à petit, toute vie de Gaza. Il n’y a rien à manger à Gaza, les gens y meurent de faim, et ils n’ont pas de lumière à cause des coupures d’électricité. Nous avons vu les images d’un gosse qu’on maintient en vie grâce à des pompes manuelles, parce que c’était la seule façon de lui envoyer de l’oxygène dans les poumons, l’électricité étant coupée. Israël décide seul et sans appel de qui rentre et qui sort de la Bande, ce qui provoque la mort de centaines de malades palestiniens qui n’ont aucune possibilité de sortir de Gaza pour recevoir des soins. Plus de deux années se sont passées depuis qu’Israël a commencé à punir le peuple pour son choix électoral ; l’armée israélienne et le siège économique de Gaza ont mené à un effondrement des conditions de vie des Palestiniens. Mais les pressions et les tactiques n’ont abouti à aucune compromission et les Gazaouis n’ont pas cédé, ils n’ont pas abandonné la résistance armée ni reconnu Israël. Il se pourrait bien que ce soit l’un des secrets du zatar !

Au cours d’un petit-déjeuner que je n’oublierai jamais, avec du manakeesh (le zatar peut aussi être étalé sur une pâte à base d’olive, cuite comme une pizza), une confrère palestinienne réputée à Londres m’a raconté l’une des histoires les plus tristes que j’ai jamais entendues : elle vivait à Bourj el-Barejneh pendant la guerre « des camps » qui a entraîné, pour les réfugiés palestiniens, une famine massive à Beyrouth et dans le camp où elle était. Le siège a duré jusqu’à 6 mois. Pendant que certains réfugiés étaient contraints de manger des chats et des chiens, elle a pu, étant d’une famille relativement privilégiée, manger du pain au zatar de temps en temps. Un jour, un morceau de pain a manqué et son père les a violemment interrogés pour savoir où était passé le morceau de pain ; personne n’a avoué l’avoir mangé et les garçons ont été battus sans pitié, mais ils niaient avoir volé le pain au zatar. Avant la fin du siège, son frère aîné a été tué dans des affrontements qui ont eu lieu dans le camp. Quand le siège fut définitivement terminé et qu’ils ont commencé à réaménager leur maison et leur vie, ils ont trouvé un bout de pain pourri dans le matelas de leur frère mort. Ils ont compris que c’était le pain au zatar que son frère avait volé, mais qu’il n’avait pas pu manger seul.

Mais ce n’était ni le premier ni le dernier siège d’un camp de réfugiés palestiniens. Tel-el-Zaatar, la Colline du Thym, était le plus vaste et le plus fort des camps de réfugiés palestiniens construits en 1948. Après un siège très dur durant la guerre civile du Liban, le massacre de Tel-el-Zaatar a été provoqué pour déplacer et évacuer les réfugiés sans abri hors de ce camp.

Mes associations intellectuelles avec le zatar paraissent sans fin, les histoires et récits sont innombrables, parfois ils apportent de la joie, parfois ils apportent de la tristesse, très souvent ils me laissent indifférente. Il n’y a pas bien longtemps, des réfugiés juifs avaient l’habitude de venir dans des boulangeries palestiniennes, attirés par l’arôme du zatar ; il y en avait qui en appréciaient le goût particulier et le véritable arôme !

Bientôt, Israël va célébrer son 60è anniversaire et les chefs internationaux de l’hypocrisie se joindront aux festivités de l’occupant de notre patrie. Nous, les Palestiniens, sommes des herbes naturelles qui naissent du sol rouge de ce territoire depuis bien avant qu’Israël ne soit devenu un Etat. En dépit de tous les efforts pour abuser notre mémoire, pour domestiquer, diluer et falsifier les êtres que nous sommes vraiment, ici, sur le sommet des montagnes, il y aura toujours quelques herbes aromatiques à l’état sauvage, avec le vrai goût et le vrai caractère de la Palestine.

***

Sur l'auteur :

Samah Jabr est médecin psychiatre palestinienne, elle vit dans Jérusalem occupée et y travaille au sein d’une clinique psychiatrique qu’elle a créée.

Elle est francophone et donne des conférences pour envisager d’autres perspectives et sortir de la situation actuelle de la Palestine.

Samah est aussi chroniqueuse pour différentes publications internationales. Ses chroniques touchantes nous parlent d’une vie au quotidien en pleine occupation ; d’un regard lucide, elle nous fait partager ses réflexions en tissant des liens entre sa vie intime, son travail en milieu psychiatrique et les différents aspects politique d’une situation d’apartheid.

Texte reçu de l’auteur par Les Amis de Jayyous - traduction : JPP.

Publié dans Politique Monde

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